Description du projet

Véronique Granger

Géographe – Urbaniste, directrice des études à PRO-Développement

« Les gens ne voient plus le problème qui consisterait à se dire « voilà, dans notre quartier il y a des choses qui ne vont pas, eh bien à notre modeste échelle on va essayer de faire quelque chose ».»

 

Créer les services de demain

Les ressorts qu’entretient la société pour changer le monde ont changé. Alors que la génération X comptait sur l’Etat pour imposer des innovations globales par les voies institutionnelles classiques, dans une logique « top-down », la génération Y ne compte pas s’épuiser dans une lutte pour des grandes causes certes nobles, mais bien loin de son quotidien. Au contraire, elle adopte une approche pragmatique, « bottom-up », identifiant les problèmes à sa portée sur lesquels elle peut agir immédiatement. Ses membres ont compris qu’ils pouvaient, à leur échelle, améliorer petit à petit leur vie quotidienne, celle de leur quartier, et à long terme, celle de l’ensemble de la population.

Loin des problématiques de l’ancienne élite culturelle, ils mobilisent aujourd’hui des tactiques “terre à terre”, plutôt qu’une pléthore de théories déconnectées de la réalité. Les leaders de ce mouvement sont ainsi des entrepreneurs, des créatifs, pragmatiques et débrouillards, capables de prendre le relais de l’Etat ou des services publics pour améliorer les conditions de vie autour d’eux.
L’un des exemples de cette évolution est la prise en charge croissante des services de proximités par les tiers-lieux locaux, pour compenser le retrait (ou l’absence selon les pays) de la présence publique. Le système des relais poste, qui permet à La Poste de supprimer ses agences sous-utilisées tout en gardant une présence sur le territoire grâce à des relais implantés chez les commerçants locaux est symptomatique de ce mouvement.

« C’est sociétal : les gens vont prendre le relais de ce qu’étaient les services publics. »

 

0%
DES FRANÇAIS VIVENT SEULS (CE CHIFFRE A DOUBLÉ DEPUIS LES ANNÉES 1970)
0%
DE LA POPULATION EUROPÉENNE ÉTAIT EN ÉTAT D’ISOLATION SOCIALE EN 2006
0%
DES FRANÇAIS N’OSERAIENT PAS DEMANDER DE L’AIDE À LEURS AMIS OU À LEUR FAMILLE

De nombreux autres services se mettent en place, liés à l’information (par exemple les Points d’Information et de Médiation Multi-Services), au bien-être (conciergeries de quartier)… et on pourrait en imaginer bien d’autres ! Pourquoi ne pas capitaliser sur la culture entrepreneuriale des tiers-lieux pour accompagner la recherche d’emploi ? Ou sur la connaissance du quartier que possèdent les animateurs de ces lieux pour les charger de la promotion du territoire, à la place des offices de tourisme ? Ou sur les cultures alternatives qui s’y développent pour créer des nouveaux types de services : agence de mobilité pour les nomades, circuits courts de type AMAP*, échanges de savoirs, etc. Plusieurs espaces proposent déjà des expériences de ce type.

*Les AMAP – Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne – créent un lien direct entre paysans et consommateurs. Ces derniers s’engagent à acheter chaque semaine la production de paysans locaux à un prix équitable et en payant par avance.

Et même si certains domaines paraissent devoir rester centralisés, comme les grandes fonctions de l’Etat que sont la justice, la sécurité ou la santé, on peut se demander si des évolutions futures ne viendront pas contredire cette intuition. Finalement, il est difficile d’imaginer les services du futur. La qualité la plus importante des tiers-lieux, qui prétendent accueillir les modes de vie de demain, doit ainsi être la flexibilité.

Logo L

l’info en +

Que vous soyez élu, investisseur privé ou lorem ipsum dolor… vous souhaitez dynamiser votre quartier, valoriser vos bureaux…

Ouvrir les tiers-lieux à tous

Les tiers-lieux veulent donner leur chance à tous, permettre à chacun de réaliser ses projets. Mais ils restent pour l’instant, de par leurs origines, relativement “communautaires”. En effet, la plupart des tiers-lieux actuels ont été créés à l’initiative d’une élite mobile, urbaine, et à haut niveau de formation : travailleurs nomades, milieu de l’open-source, du développement durable… Malgré le fait qu’en général les valeurs de ces communautés comprennent la solidarité, l’ouverture et le partage, la population des tiers-lieux reste très typée : principalement des entrepreneurs trentenaires provenant de milieux privilégiés, qui maitrisent les codes de la société, ainsi que les outils du savoir. Même l’emplacement des tiers-lieux reflète cette typologie, en privilégiant les cœurs de villes et les quartiers en gentrification (souvent pour des raisons d’accessibilité). Pourtant, ces espaces non-conventionnels ont le potentiel d’être d’incroyables outils de formation et d’intégration à la société.

Comment faire alors pour diversifier les publics, et ouvrir ces lieux à l’ensemble de la population ?
La première réponse consiste à former celle-ci : en effet, les tiers-lieux participent d’une culture, celle du numérique. Et bien que celle-ci attire de plus en plus de monde, elle nécessite la compréhension de codes et de savoirs qui ne sont pas innés. Des écoles comme Simplon.co, ont ainsi commencé à former toute personne intéressée au numérique , sans prérequis de diplôme, et connaissent aujourd’hui un succès retentissant. Après un premier prototype en région parisienne, l’école est en train de créer des filiales dans plusieurs villes françaises, notamment Marseille, et a été distinguée par le gouvernement dans le cadre du programme « La France S’Engage ».

Ces nouvelles formes d’apprentissage n’ont pas vocation à remplacer les anciennes, elles viennent en complément de celles-ci. Ainsi, l’école Centrale de Marseille, située dans les quartiers Nord de la ville, a choisi d’ouvrir son campus sur la ville et de s’impliquer dans la diffusion des connaissances à destination des populations défavorisées qui l’entourent. Plusieurs espaces de médiation scientifique vont ainsi être mis en place prochainement, tels qu’un learning center, un fablab… Cette dynamique préfigure un enrichissement des possibles parcours universitaires, avec un aller-retour entre formations traditionnelles et alternatives.

« Il ne faut pas opposer les nouvelles formes d’apprentissage dans ces tiers-lieux aux savoirs institutionnels. Il s’agit simplement de donner à un certain nombre de jeunes en échec scolaire les moyens et l’appétence de revenir vers les filières d’excellence. »

 

Une autre réponse possible pour élargir le public des tiers-lieux consiste à implanter ceux-ci dans des espaces traditionnellement fréquentés par des publics mixtes, tels que les équipements sportifs ou culturels, dont certains entrent en déshérence aujourd’hui. La création d’espaces alternatifs de formation et de sociabilité autour du numérique permettrait de leur donner une seconde vie, et d’ancrer la culture du numérique dans une réalité dont elle a besoin pour se développer.

« Il n’y a pas plus matériel que l’économie numérique […] plus on dématérialise, plus on a besoin de ré-ancrer la matérialité du lien social. »

 

Les tiers-lieux doivent cependant rester des lieux que l’on choisit spontanément de fréquenter. S’ils deviennent obligatoires ou normés, la dynamique actuelle se perdra. De plus, l’essence d’un tiers-lieu réside dans le profil de l’animateur qui le gère. Il faut trouver les bonnes personnes pour pouvoir créer les bons espaces. Enfin, s’il existe de nombreux espaces propices à accueillir un tiers-lieux, il faut adapter l’organisation pour que celui-ci puisse se développer. Cela conduit à repenser en profondeur la gestion des espaces et équipements publics telle que nous la connaissons aujourd’hui.